13 novembre 2009
"Il faut aller auprès des gens qui sont ou se sentent les plus éloignés de la culture pour leur montrer concrètement tout ce qu’elle peut leur apporter"C’est un bavard. Mais pas un camelot, car son boniment sert toujours une marchandise de qualité. « Je déteste l’amateurisme ! Ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas les amateurs, puisque j’en suis un dans de multiples domaines. Mais je ne supporte pas la formule ‘ça ira comme ça’. Une attitude souvent un peu liégeoise qui fait qu’il manque le détail, le truc qui tue », lance en guise de coup de gueule celui qui est plutôt habitué à prendre la parole pour rendre contagieux ses coups de cœur.
Une allusion, entre autres, à la nouvelle gare Calatrava dépourvue de carde ambitieux. « Louis Langrée, notre précédent directeur musical, disait plutôt justement que c’est comme si l’on courait un 100 mètres en s’arrêtant à 10 mètres de la fin. »
« Je ne supporte pas non plus que le rapport entre un prestataire et ses clients ou usagers soit lent comme dans une administration et que les services proposés fassent défaut ». Et d’égrener tous ces détails qui font la qualité de l’Orchestre Philharmonique de Liège, la maison qu’il dirige depuis 1999 : proposer une programmation de qualité et un accueil irréprochable, certes, mais aussi répondre correctement au téléphone ou même balayer le trottoir.
Et, à 53 ans, Jean-Pierre Rousseau peut se targuer d’avoir rendu un souffle de vie à l’OPL. A coups d’anti-amateurisme et de séduction. « Au premier trimestre 2008, nous avons eu autant de spectateurs dans notre salle que durant toute l’année 2004 », se félicite le directeur, dans son vaste bureau du boulevard Piercot. Le nombre d’abonnés augmente également. « Or je pense que nous sommes seulement au début d’une tendance directrice qui me vient du fond des tripes. On ne résoudra aucun problème de société, aucune disparité ou fracture sociale sans la musique et sans la culture. Afficher une volonté de démocratiser la culture ne suffit pas, il faut en effet aller auprès des gens qui sont ou se sentent les plus éloignés de la culture pour leur montrer concrètement tout ce que la culture peut leur apporter ! D’ailleurs c’est souvent ce qu’ils nous demandent. »
Les concerts « dessous des quartes », la volonté récente d’aller porter la musique dans les écoles, ou le concert de l’orchestre sur les quais lors de l’inauguration de la gare des Guillemins sont les émanations concrètes de cette démarche.
De le musique classique « tout terrain », qui va aussi vers les jeunes, les malades, les prisonniers. « Dans les années à venir, on ira sûrement vers 50% de concerts en public et 50% de pédagogique, qui pourraient être des concerts publics. Et si l’on m’avait écouté, c’est un grand orchestre accueillant tous les Liégeois sachant jouer d’un instrument de musique que j’aurais fait jouer lors de l’inauguration de la gare ! »
Passionné par son métier et la musique, Jean-Pierre Rousseau n’est pourtant pas directement tombé dans le bain.
Salarié de la politique, ce Français né à Niort a tout d’abord travaillé pour un député et un sénateur avant d’occuper un poste de chef de cabinet ministériel. « J’en ai fait le tour. On finit par trop voir les petits travers des uns et des autres. Mais ça m’a beaucoup appris ; dans ces fonctions, il faut savoir aider à la fois un SDF et un ministre. » Licencié en lettres (allemand et russe) et en droit, Jean-Pierre Rousseau est également diplômé du Conservatoire National de région de Poitiers et joue du piano.
C’est en répondant à une annonce dans la presse qu’il atterrit en 1986 à la Radio Suisse Romande dont il deviendra chef de la production musicale, avant de rejoindre France Musique en 1993. Entre les deux, il est élu Maire-Adjoint (échevin) chargé de la Culture, de la Jeunesse et de la Vie associative de Thonon-les-Bains. « Je n’ai jamais eu de poste par piston, même si beaucoup m’ont vu estampillé politiquement à Radio France », insiste Jean-Pierre Rousseau.
En 1999, Jean-Marie Cavada, patron de Radio France, vire tous ses directeurs par téléphone, un quart d’heure avant de l’annoncer à la presse. Au lieu de rester sagement dans un placard, Rousseau répond à une annonce dans un mensuel de musique qui le conduit à Liège. « On m’a souvent demandé si je n’avais pas peur de m’y enterrer, en venant de Paris. Mais, située sur une carte, Liège n’a rien d’un trou. » Reste que ce capricorne (ils sont réputés être aussi rigoureux que prudents) a tout de même gardé un domicile parisien (l’un de ses deux fils est avocat à Paris), ne sachant pas combien de temps son aventure liégeoise allait durer.
En dehors du boulot ? « Je voyage pas mal »
Les femmes ? « On m’en prête plus que… »
Le premier disque ? « La jeune Nonne (Die junge Nonne, ndlr), une mélodie de Schubert chantée par Kathleen Ferrier et achetée en Allemagne. A l’époque, je ne savais rien de cette chanteuse à la carrière écourtée par un cancer de la gorge en 1953. Mais ce chant me met toujours dans un état de transe, lorsqu’il se termine par les deux magnifiques alléluias. Sa voix remue, vrille et vous percute. Ca fait s’effondrer tous ceux à qui je le fais écouter. »
Son blog ? http://rousseaumusique.blog.com